Non à l’expulsion des deux jeunes soudanais réfugiés à Faux La Montagne (23)
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Communiqué du  groupe local Creuse
Europe écologie -Les Verts 
5 juillet 2018

Le groupe local Creuse  d’Europe écologie -Les Verts ainsi que Jérôme Orvain, Conseiller régional de Nouvelle-Aquitaine, élu de la Creuse s’associent publiquement à la démarche de la mairie de Faux La Montagne concernant les 2 jeunes soudanais Noordeen Essak et Abdelmajid Abdelmawla et demande à Madame La Préfète de faire ce qui est en son pouvoir pour réintégrer ces jeunes sur notre territoire, leur donner une carte de séjour leur permettant de continuer tranquillement leur intégration.

Nous dénonçons cette politique irresponsable contre les migrants.

EELV Creuse

Ci dessous l’appel lancé par Catherine MOULIN, Maire de Faux-la-Montagne

Chers.es collègues élus.es,

Certains d’entre vous ont reçu, lundi, des appels téléphoniques de la part d’habitants de ma commune qui accompagnaient un des quatre jeunes Soudanais accueillis à Faux-la-Montagne, à la gendarmerie de Royère de Vassivière.

Noordeen ESSAK était convoqué pour se faire signifier son expulsion vers l’Italie, pour la deuxième fois. Ce jeune de 21 ans a fui le Soudan en guerre civile après l’exécution de son père et son frère, exécution à laquelle il a lui-même échappé de peu. Il a passé de nombreux mois esclave en Libye, a pris un bateau de fortune et est arrivé en Italie où il a dû laisser ses empreintes.

Dans quelques semaines, Abdelmajid ABDEL MAWLA, jeune de 23 ans qui a fui après avoir été emprisonné et torturé dans les geôles du dictateur soudanais, sera confronté à la même problématique.

Ces jeunes hommes ont vécu, tant dans leur pays d’origine que tout au long de leur périple, des situations insoutenables. Au milieu de ces épreuves, ils ont eu la « chance » depuis leur rencontre en Libye aux mains des passeurs, de ne plus se quitter, traversant la Méditerranée sur le même bateau, arrivant en Italie. Y constatant le sort désastreux réservé aux migrants , ils se sont rapidement rendus en France, se retrouvant à Paris à quelques jours d’intervalle puis étant orientés sur le même CAO de Guéret après avoir effectué leur demande d’asile à la France. Les voilà ensemble sur ma commune où ils tentent depuis 8 mois de se reconstruire et où un avenir peut se dessiner pour eux.

Malheureusement pour eux, ils font partie de ces migrants que l’on nomme les « dublinés », du nom des « fameux » accords de Dublin, qui régissent leur situation.

Ces accords aberrants sont très simples : La France, l’Allemagne et quelques autres pays voisins ont su imposer à la Grèce, à l’Espagne et à l’Italie principalement, une logique hypocrite, à savoir, que tout pays sur lequel le migrant pose le pied en Europe pour la première fois devient le pays dans lequel sa demande d’asile devra être instruite. Or, la grande majorité des migrants et réfugiés viennent par la mer, sont sauvés par des bateaux qui débarquent ces pauvres hères essentiellement sur les sols italien, grec ou espagnol. Tout migrant qui sollicite ensuite l’asile dans un autre pays, se voit signifier au bout de quelques mois son expulsion vers… l’Italie, la Grèce ou l’Espagne, ou tout autre pays d’entrée.

Une belle façon de se laver les mains du problème, et de créer aujourd’hui une crise majeure en Europe, avec la montée des populismes en Italie, des discours nauséabonds et des pratiques honteuses. Nous payons très cher la Turquie pour servir de chien de garde aux frontières terrestres de l’Europe et nous essayons de passer des accords iniques avec des chefs de guerre libyens qui ne sont rien moins que des esclavagistes, pour gérer des « plate-formes de regroupement ».

En ce qui concerne l’expulsion vers l’Italie, dans la plupart des cas, le migrant renvoyé sera à son tour refoulé par l’Italie et va revenir en France, pays le plus voisin et où, de plus, il a pu créer des attaches. La France le renverra quelques mois plus tard une nouvelle fois, et il sera alors la plupart du temps refoulé de la même manière. Il est ainsi engagé dans une boucle infernale lui interdisant de voir sa demande d’asile traitée, chaque État se « renvoyant la balle », en l’occurrence un être humain !

Il faut cependant savoir que ces accords qui nous sont aujourd’hui présentés comme « la loi incontournable », sont en vigueur depuis 2013 et n’ont pourtant été que faiblement appliqués jusqu’à l’été 2017 et surtout l’automne où la frénésie des expulsions est devenue le pilier majeur de la politique « d’accueil ». Chaque État dispose effectivement du droit discrétionnaire de traiter les demandes d’asile qui lui sont présentées. Chaque préfet peut, en considération de situations particulières user de son droit discrétionnaire à reprendre en charge un « dubliné » pour lui permettre de voir sa demande traitée par la France.

Calais, Porte de la Chapelle, Faux-la-Montagne… même mise en œuvre de la loi qui doit « s’appliquer de la même façon sur tout le territoire », maxime qui aurait un semblant de vérité si le territoire était homogène …. mais les contextes sont radicalement différents. Je ne peux parler de Calais ou de Paris, mais je peux parler de Faux la Montagne, et, avec vous, de la Creuse.

La situation liée à la migration que nous, citoyens du sud de la Creuse, vivons à Faux-la-Montagne est celle de Français ordinaires qui ont choisi de prendre aussi une part de la charge d’accueil nécessaire pour venir en secours et en aide à ces personnes en situation d’immense détresse, qui ne sont pas venues chez nous avec l’espoir d’un eldorado mythique, mais se sont enfuies de chez elles portées par le désespoir, sans savoir en partant où les mènerait leur fuite.

Ce choix se traduit aujourd’hui et depuis 8 mois par l’accueil de 4 jeunes majeurs Soudanais, en se débrouillant pour les loger, les nourrir, les vêtir, les transporter, les soigner, et les intégrer au mieux par nous-mêmes, sans aucune demande d’aide. Dans notre petit village de 400 habitants, plus de 100 adultes se sont personnellement engagés par écrit à faire en sorte que cet accueil se déroule bien et à y contribuer, chacun à sa mesure, selon sa compétence.

En retour, cet accueil procure la richesse des rencontres, l’animation renforcée par la présence de nouveaux habitants sur nos communes démographiquement pauvres, la participation de ces jeunes à de nombreuses activités villageoises, et à une espérance possible d’imaginer un autre devenir pour nos territoires si souvent dépeints comme sinistrés. La réalité vécue de ces accueils se jauge aux efforts colossaux de ces jeunes pour s’intégrer, apprendre le français, la cuisine française, les us et coutumes, les habitudes culturelles de notre pays.

C’est une façon de casser les préjugés, les racismes de façade essentiellement liés à l’ignorance. Nos jeunes ados blancs font du foot avec nos jeunes migrants, mais aussi de la gym, du ping pong. Quant à Abdul, qui a obtenu son statut de réfugié, il reste à Faux et vient de décrocher un contrat de travail dans une entreprise locale… Noordeen voudrait devenir infirmier, apprendre à soigner les gens. Abdelmajid lui, serait content de tenir un commerce comme il le faisait au Soudan. Et ils veulent aussi rester ici. Nos quatre jeunes accueillis se sont vu prêter un bout de champ. Ils ont monté une petite serre, ont travaillé la terre et réalisé un vrai potager. Leur objectif est de redistribuer, de partager la récolte… Don, contre-don… un classique qui fait avancer le monde.

Ce travail d’accueil et d’intégration est ici une réalité de « gagnant-gagnant ». Quand la préfecture décide de renvoyer Noordeen et Abdelmajid en Italie elle casse une dynamique vertueuse, exemplaire, duplicable. En tant qu’élue, je travaille depuis des années à créer et maintenir cette dynamique d’accueil, initiée par mon prédécesseur François Chatoux. L’arrivée de nouveaux habitants dont j’ai moi même fait partie il y a plus de trente ans contribue, j’en suis persuadée à la survie de nos territoires ruraux.

Au lieu de prendre la question de l’immigration et des déplacements de population de façon uniquement macroscopique, géopolitique sans jamais s’interroger sur les capacités du local dans l’absorption des flux migratoires, de réfléchir comment faire participer, à leur échelle, les citoyens de chaque petite commune, on se prive d’une ressource phénoménale et à contrario, on paye une facture démesurée pour tenter « d’endiguer ».

Hier, Noordeen est ressorti libre de la gendarmerie. Il ne sera pas placé en centre de rétention car il n’y a pas de place ! Mais un arrêté d’expulsion lui a été signifié, qui, si elle se réalise, va réduire à néant tout ce travail d’intégration. De plus, notre crainte aujourd’hui, ce sont les accords passés entre l’Italie et le Soudan. Si Noordeen est renvoyé au Soudan, au regard de son histoire familiale, venant du Darfour, il sera assassiné. Son état psychique est très préoccupant, l’actualité à laquelle il est confronté met à mal des mois de reconstruction personnelle, de stabilisation. C’est un cauchemar qui recommence.

Nous sollicitons Madame la Préfète d’une part, pour qu’elle use de son pouvoir discrétionnaire pour reprendre en charge Noordeen ESSAK et Abdelmajid ABDELMAWLA au nom de la République Française, comme d’autres Préfets l’ont fait avant elle au nom de la qualité de l’accueil et de l’intégration en cours, et d’autre part qu’elle ne procède pas à une nouvelle tentative de placement en Centre de Rétention de Noordeen ESSAK, ou, quand son tour sera venu, d’Abdelmajid ABDELMAWLA, qui ne présentent aucune volonté de fuite, ont un domicile parfaitement identifié, se sont toujours rendus scrupuleusement à toutes les convocations qui leur ont été signifiées et ont toujours effectué ce que les autorités françaises leur demandaient y compris lorsqu’il s’est agi de rejoindre l’avion qui a assuré leur première expulsion vers l’Italie.­

La Creuse, si souvent fustigée ou moquée peut revendiquer fièrement sa tradition d’accueil et de refuge. Les vraies valeurs républicaines, de liberté, d’égalité et de fraternité, c’est au quotidien que nous devons les vivre, elles ne doivent pas être seulement des mots aux frontons de nos mairies ou de nos préfectures. Aujourd’hui, nous avons à nouveau une occasion de le réaffirmer, nous sommes un département certes pauvre, mais riche en humanité.

Je vous remercie de votre soutien, de votre accompagnement dans notre démarche. Ce soutien peut passer, suivant ce qui vous paraîtra le plus adapté par :

– une sollicitation directe à Madame ­la Préfète, complémentaire aux nôtres,

– un soutien affirmé publiquement et ­communiqué à notre commune,

– toute autre forme qui vous semblera ­appropriée, et dont vous voudrez bien nous faire part.

Je vous remercie aussi de manifester ce soutien de façon très rapide, car le temps presse et la mise à exécution de la mesure d’expulsion peut être proche.

La Maire,

Catherine MOULIN

Mairie de Faux-la-Montagne